La guillotine et moi
[Massilia and tech #2]
Aujourd’hui une infolettre orientée Massilia
Avec le récit d’une étrange visite au Mucem … d’où je suis ressortie avec beaucoup de questions sur les objets de mémoire et notre rapport à la mort
La guillotine a une histoire que l’on résume souvent à la Révolution française, mais elle lui est en réalité bien postérieure : inventée pour « humaniser » la peine de mort en la rendant égale pour tous, elle a été utilisée en France de 1792 jusqu’à la dernière exécution, celle d’Hamida Djandoubi, en septembre 1977 - il y a moins de cinquante ans. Cette dernière exécution a eu lieu ici, à Marseille, à la prison des Baumettes. La ville où je vis est donc, sans que l’on en parle jamais vraiment, le dernier endroit en France où la guillotine a fonctionné.
C’est donc avec un mélange de curiosité et d’une certaine appréhension que je me suis rendue au Mucem pour voir l’exposition Populaire. Elle est là dans son alcôve, massive, en bois sombre, indubitablement réelle.
Est-ce une œuvre d’art ? Non. Et c’est justement ce qui a perturbé ma visite dans un musée. La vouloir à tout prix dans un cadre artistique serait peut-être la façon la plus commode - et la plus fausse - de la neutraliser, de la domestiquer, de lui donner une belle étiquette pour ne plus avoir à la regarder en face pour ce qu’elle est. Une machine à tuer des êtres humains, au nom de la République française, jusqu’à avant-hier.
Sa place au Mucem est donc, à mon sens, celle d’un objet de patrimoine. Pas de l’art, pas de la provocation esthétique : de la mémoire brute. Comme on conserve un outil agricole ou un uniforme de guerre, on conserve cela - avec le même devoir de ne pas oublier ce que la société a fait, ce qu’elle a toléré, ce qu’elle a mis si longtemps à abolir.
C’est peut-être ça, finalement, la leçon du Mucem ce jour-là. Certains objets n’ont pas besoin d’être sublimés pour être regardés. Ils n’ont besoin que d’être là, dans leur vérité têtue et un peu glaçante, pendant que nous passons devant eux. Et quand je rentre chez moi à pied, le long du Vieux-Port, je pense à cette machine qui a fonctionné pour la dernière fois dans ma ville. Marseille porte cette histoire sans vraiment le savoir.
PAUSE LITTÉRAIRE
On peut avoir une certaine indifférence sur la peine de mort, ne point se prononcer, dire oui et non, tant qu’on a pas vu de ses yeux une guillotine.
Victor Hugo



