Le monde brûle et je lis
Il y a des matins où l'on ouvre son téléphone comme on ouvrirait une lettre piégée. On sait que ça va faire mal, on sait qu'on ne devrait pas, et pourtant on scrolle.
Il y a des matins où l’on ouvre son téléphone comme on ouvrirait une lettre piégée. On sait que ça va faire mal, on sait qu’on ne devrait pas, et pourtant on scrolle. Guerres, effondrements, déclarations diverses, courbes qui montent quand elles devraient descendre et qui descendent quand elles devraient monter. Le monde, en somme. Le monde tel qu’il se donne à voir à sept heures du matin, entre deux gorgées de café encore trop chaud.
Le sentiment qui domine en moi, ces temps derniers, c’est l’impuissance face à l’actualité. Pas la colère, non. La colère suppose encore qu’on croit pouvoir agir. L’impuissance, c’est autre chose. C’est regarder un fleuve en crue depuis sa fenêtre et comprendre que la digue, c’est une métaphore. Qu’il n’y a pas de digue. Qu’on est là, à hauteur d’humain, avec ses deux bras et son indignation de salon, face à des machines qui nous dépassent en taille, en vitesse, en cynisme.
On voudrait faire quelque chose. Signer une pétition. Manifester. Recycler avec plus de conviction. Mais au fond de soi, cette petite voix, ce murmure de lucidité empoisonnée : *à quoi bon ?*
Alors on fait ce que les humains ont toujours fait quand le dehors devient inhabitable. On rentre. On ferme la porte. On cherche un refuge.
La littérature comme refuge face à l’anxiété
Le mien, depuis toujours, c’est la littérature. Pas la littérature comme culture générale, pas la littérature comme objet de dissertation. La littérature comme refuge. Comme abri anti-aérien pour l’esprit.
Quand le bruit du monde devient assourdissant, j’ouvre un livre. N’importe lequel, pourvu qu’il soit écrit par quelqu’un qui a pris le temps de chercher le mot juste. Ça peut être Modiano et ses rues brumeuses où tout se perd. Ça peut être Annie Ernaux et sa précision chirurgicale du souvenir. Ça peut être un polar suédois, tant qu’il pleut dedans et que quelqu’un boit du café noir en regardant par la fenêtre. L’essentiel, c’est la phrase. La phrase qui fait ce que la réalité refuse de faire : tenir debout, avoir un rythme, offrir une forme au chaos.
Lire, dans ces moments-là, ce n’est pas fuir. Ou alors c’est une fuite très noble, une fuite qui ressemble à de la survie. Montaigne s’enfermait dans sa tour. Proust dans sa chambre tapissée de liège. Virginia Woolf réclamait une chambre à soi. Les écrivains ont toujours su que pour supporter le monde, il fallait parfois s’en absenter.
Se protéger n’est pas renoncer
Je sais ce qu’on pourrait m’objecter. Que se réfugier dans un livre pendant que le monde s’effondre, c’est un privilège. Que la musique au casque, c’est de l’évitement. Que célébrer le café du matin pendant que d’autres n’ont même pas d’eau potable, c’est indécent.
Peut être. Mais je crois aussi qu’un être humain vidé, carbonisé par l’information, paralysé par l’anxiété, ne sert à personne. Ni à lui même, ni aux causes qu’il prétend défendre. Préserver sa santé mentale n’est pas un caprice. Reprendre son souffle n’est pas tourner le dos.
Il y a, dans la littérature, dans la musique, dans l’attention portée aux petites choses, quelque chose qui ressemble à de la résistance. Pas la résistance bruyante, pas celle des barricades et des slogans. Une résistance intérieure, un slow living qui ne dit pas son nom. Celle qui consiste à dire : non, je refuse que le bruit du monde soit la seule fréquence sur laquelle je vibre. Je refuse que l’angoisse soit mon état par défaut. Je refuse de n’être qu’un réceptacle à mauvaises nouvelles.
Alors oui, le monde brûle. Et moi, ce soir, je lis. Je mets un disque. Je regarde la lumière tomber sur les toits de Marseille. Ce n’est pas grand chose. Mais c’est à moi. Et personne, aucun algorithme, aucun éditorialiste, aucun flux d’information continu, ne pourra me le prendre.



J’ai profondément résonné avec cette idée de la littérature comme “abri anti-aérien pour l’esprit”. Vous mettez des mots très justes sur cette fatigue informationnelle que beaucoup ressentent sans parvenir à la formuler.