Maisons d'écrivains
Chambre à soi, placard à soi, café à soi : le mythe du lieu d’écriture parfait
(Les Deux Garçons était le café où se rencontraient peintres et écrivains, notamment Hemingway, à Aix-en-Provence)
Virginia Woolf l’a écrit en 1929 avec la clarté tranquille de quelqu’un qui a raison : pour écrire, il faut une chambre à soi et cinq cents livres de rente. Un siècle plus tard, on a gardé l’idée de la chambre. Celle de la rente est plus aléatoire.
Mais la chambre elle-même, cette pièce dédiée, lumineuse, silencieuse, avec une vue sur quelque chose d’inspirant et un bureau à la hauteur parfaite, est-elle vraiment la condition de l’écriture ? Ou bien est-ce un fantasme de plus que l’on entretient pour ne pas écrire ? Parce que tant qu’on n’a pas trouvé l’endroit idéal, on peut toujours remettre à demain.
Faisons le tour.
La maison : le mythe fondateur
Il y a une image tenace de l’écrivain chez lui. Assis à son bureau. Entouré de livres. Peut-être une fenêtre, peut-être une lampe Anglepoise. Peut-être un chat. Proust écrivait dans une chambre capitonnée de liège pour ne pas entendre le bruit de Paris. Marguerite Duras avait sa maison de Neauphle-le-Château. Colette écrivait au lit, le matin, avant que le monde ne s’impose.
La maison comme lieu d’écriture a quelque chose de séduisant : on y est chez soi, on peut s’habiller comme on veut (ou ne pas s’habiller du tout), le café est à portée de main et personne ne vous juge si vous fixez le plafond pendant vingt minutes. C’est l’argument principal. L’argument contre, c’est que la maison est aussi le lieu où la machine à laver tourne, où les notifications arrivent, où le frigo appelle, où vivent les autres …
Écrire à la maison demande une discipline que l’espace lui-même ne fournit pas. Il faut l’inventer. Ce n’est pas rien.
Le cloffice : quand le placard devient bureau
Le mot est anglais, la réalité est universelle : cloffice, contraction de closet et office, désigne ce placard transformé en espace de travail. Une niche. Un recoin. Un mètre cinquante de profondeur dans lequel on a glissé un bureau, un écran, parfois une étagère, et où l’on ferme la porte sur le reste du monde.
C’est la version 2020 de la chambre woolfienne. La chambre à soi quand on n’a pas la chambre.
Ce qui est fascinant avec le cloffice, c’est qu’il révèle une vérité que les photos de belles bibliothèques Pinterest dissimulent soigneusement : l’espace d’écriture n’a pas besoin d’être grand. Il a besoin d’être délimité. Symboliquement coupé du reste. Un territoire, même minuscule, qui signal au cerveau : ici, on travaille. Ici, on écrit. Le placard fermé crée une frontière mentale que l’open space, le salon ou la table de cuisine ne peuvent pas offrir.
Certains écrivains jurent par leur cloffice. D’autres en rient. Mais personne ne les juge sur leur production.
Le café : l’écriture en public
J’aurais pu mettre Marseille ici … et je vais le faire. Parce que Marseille est une ville de terrasses et de conversations qui débordent, et que l’idée d’écrire dans un café à Marseille est soit très romantique, soit complètement impossible selon l’heure et l’établissement.
Mais le café comme lieu d’écriture a une longue histoire. Les philosophes des Lumières pensaient dans les cafés parisiens. Sartre et de Beauvoir ont quasiment colonisé le Flore et les Deux Magots. J.K. Rowling a écrit les premiers chapitres de Harry Potter dans un café d’Édimbourg. Le bruit de fond, paradoxalement, peut aider : il crée une forme de bulle sonore qui isole mieux que le silence absolu, qui lui laisse le champ libre à toutes les pensées parasites.
Le café offre aussi une pression sociale douce mais réelle : on est moins susceptible de passer quarante-cinq minutes à regarder des vidéos de chats quand quelqu’un pourrait voir votre écran. L’effet d’observation, même diffus, discipline.
Le problème du café, c’est la batterie qui se vide, le wifi capricieux, le voisin de table en réunion Teams sans casque, et la culpabilité de commander un troisième café pour justifier d’occuper la table depuis trois heures.
Le tiers-lieu : le nouveau territoire des écrivains
Entre la maison et le café, il y a une catégorie qui s’est imposée ces dernières années : le tiers-lieu. Bibliothèques repensées, espaces de coworking, ateliers partagés, résidences d’écriture. Des endroits qui ne sont ni le domicile ni le bureau traditionnel, mais qui combinent les avantages des deux.
La bibliothèque, en particulier, mérite une mention spéciale. Elle est silencieuse, gratuite, chauffée, et le contrat social tacite qui y règne - on vient ici pour travailler, on ne dérange pas - est d’une efficacité redoutable. Certains écrivains y reviennent systématiquement, non par manque d’espace chez eux, mais parce que la bibliothèque leur fait faire ce qu’ils sont venus faire.
Les espaces de coworking ont adopté une version plus contemporaine de cette logique : des bureaux à la journée ou à la semaine, une connexion fiable, du café en accès libre et des gens autour qui travaillent (ce qui crée une émulation muette). On n’écrit pas forcément mieux dans un coworking, mais on procrastine souvent moins.
Ce qui ressort de tout ça, c’est que le lieu d’écriture idéal n’existe pas en tant que tel. Ce qui existe, c’est le lieu qui fonctionne pour vous, maintenant, dans cette période de votre vie. Woolf avait besoin d’une chambre. Vous, peut-être d’un placard. Ou d’un café bruyant. Ou d’une table à la médiathèque.
Le danger de la quête du lieu parfait, c’est qu’elle peut devenir une forme élégante de procrastination. On aménage, on réorganise, on cherche l’endroit où ça viendra tout seul — comme si l’écriture était une question d’acoustique plutôt que de discipline et de désir.
Chambre, placard, café ou bibliothèque : l’endroit où vous écrivez le mieux, c’est celui où vous ouvrez le document et vous mettez à écrire.


