Marseille n'est pas une métaphore
Une lettre, écrite en temps de vacances, depuis la ville qu'on n'apprivoise pas. {Le lab de Zéphyr #5)
Il y a quelques semaines, je suis tombée sur un article. Un de ces papiers qu’on reconnaît avant même d’avoir lu la première ligne : au titre, à la photo choisie (le Vieux-Port, évidemment, avec la lumière du soir, évidemment), au nom du média en haut à gauche. Le titre disait quelque chose comme : Marseille, la ville qu’on redécouvre enfin. Ou peut-être Marseille, rugueuse et attachante. Ou encore Pourquoi Marseille est la nouvelle ville créative de France. Les variantes sont infinies mais la chanson reste la même.
J’ai fermé l’onglet.
Pas par agacement mais surtout parce que je savais exactement ce que j’allais y lire, dans quel ordre, avec quelles nuances convenues. La mention du soleil. Le “caractère des habitants”. La référence à la street food du Marché des Capucins, rédigée avec la précision appliquée de quelqu’un qui y est allé une fois un samedi matin. La conclusion optimiste sur “une ville en mutation”. Et quelque part au milieu, la phrase inévitable : Marseille est une ville qu’il faut apprivoiser.
Apprivoiser.
Comme si Marseille était un animal sauvage qui attendait patiemment qu’on lui tende la main.
Je ne suis pas née ici mais je sais la géographie marseillaise est une affaire sérieuse et que les distinctions d’arrondissements ont une importance. Je connais cette ville dans ses contradictions ordinaires, dans ce qu’elle a de difficile et de magnifique, souvent au même endroit, parfois à la même heure. Je connais les matins où la mer est tellement plate qu’on se demande si elle respire encore, et les après-midis où le vent fait claquer les volets avec une violence de mauvaise humeur. Je connais les conversations qui démarrent fort et ne finissent jamais vraiment, les silences qui ne sont pas des malaises, la façon dont les gens ici ont tendance à dire ce qu’ils pensent avant d’avoir décidé si c’était une bonne idée.
Ce n’est pas de la nostalgie. C’est juste de la familiarité. Le genre de connaissance qu’on a d’un endroit quand on n’y est jamais vraiment étranger.
Et cette familiarité-là, elle ne passe pas dans les articles.
Le problème avec les publications sur Marseille - et je ne parle pas de journalisme d’investigation, de reportages sur les quartiers Nord, de travaux sérieux sur la ségrégation ou l’urbanisme, il en existe de très bons - c’est qu’elles arrivent avec une réponse avant d’avoir posé une question. Marseille y est toujours la même chose : un paradoxe à résoudre. Belle mais rude. Solaire mais violente. Attachante mais compliquée. La ville est réduite à un oxymore de carte postale, et les habitants deviennent des figurants pittoresques dans un décor qu’on observe depuis une terrasse avec un pastis.
Ce regard-là m’a toujours semblé étrange. Pas offensant mais surtout inexact. Pas parce que Marseille serait quelque chose de simple qu’on aurait mal compris. Mais parce que la complexité d’un endroit ne se résout pas en mille cinq cents signes, ne se domestique pas avec les bons adjectifs, ne s’offre pas à qui passe deux jours en repérage.
Il y a des villes qu’on visite. Il y a des villes dans lesquelles on vit. Ce n’est pas le même rapport au temps, à l’espace, aux gens. Ce n’est pas la même langue, même quand on parle français.
Écrire de Marseille, pour moi, ça ressemble à ça : écrire de l’intérieur d’une évidence. Pas d’une évidence heureuse et sans friction - Marseille n’est pas une évidence heureuse et sans friction - mais d’une évidence incarnée. Je n’ai pas à décider si la ville est attachante. Je n’ai pas à conclure. Je n’ai pas à proposer un verdict.
C’est d’ailleurs ce qui me plaît dans l’écriture depuis cet endroit précis : l’absence d’obligation de synthèse. Je peux écrire sur le marché sans en faire une leçon de sociologie. Je peux écrire sur la lumière de novembre sans que ça devienne une carte touristique. Je peux écrire sur une conversation entendue dans un café du cours Julien sans avoir besoin de la rendre représentative de quoi que ce soit.
La littérature n’a pas à être représentative. Elle peut juste être vraie.
Ce que je veux faire avec ce Lab ce n’est pas vous vendre Marseille. Je n’ai pas d’intérêt là-dedans. Ce n’est pas non plus vous proposer une version alternative et authentique de la ville, comme si j’avais accès à une Marseille secrète que les guides n’ont pas encore trouvée. Il n’y a pas de Marseille secrète. Il y a juste des gens qui vivent ici, qui travaillent ici, qui écrivent ici, qui font des courses et des enfants et des projets et des dettes ici.
Ce que je veux faire, c’est écrire depuis un endroit situé. Avec un point de vue qui a une adresse. Parce que je crois qu’écrire sans ancrage géographique, c’est écrire depuis nulle part et écrire depuis nulle part, ça ressemble souvent à écrire pour tout le monde, ce qui finit par ne parler à personne vraiment.
Marseille est mon ancrage. Pas mon argument. Mon point d’appui.
La prochaine fois que vous verrez un article sur Marseille la rugueuse, Marseille la solaire, Marseille qu’il faut apprivoiser, lisez-le si vous voulez, il y aura peut-être de bonnes choses dedans. Puis demandez-vous : qui écrit ? D’où ? Depuis combien de temps ?
Ces questions changent tout. En littérature, en journalisme, en newsletter.
Et peut-être, aussi, dans la façon dont on comprend un endroit.


